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Du droit au blasphème

L’affaire Mila, relative à cette jeune fille qui a insulté l’islam sur les réseaux sociaux et qui s’est retrouvée la cible d’injures et de menaces de mort à son encontre, a révélé une énorme incompréhension qui traverse la société française au sujet du droit au blasphème, et plus généralement au sujet du droit relatif à la liberté d’expression. Pour avoir essaimé les réseaux sociaux sur des fils de discussion en rapport avec l’affaire, je me suis rendu compte d’énormes confusions chez beaucoup de personnes. On mélange allègrement « on a le droit de… » et « c’est bien de… », on confond l’insulte à la personne et l’insulte aux idées, on met sur le même plan une légitime réplique à une offense et une menace de mort.

Me sentant personnellement très concerné par le sujet de la liberté d’expression en général, et le droit au blasphème en particulier, je ne pouvais pas ne pas essayer de remettre de l’ordre dans cela, sur ce présent article. J’espère pouvoir clarifier toutes les notions qui s’entremêlent sur ces sujets qui deviennent de plus en plus tendus au fur et à mesure des années et des faits divers (parfois tragiques) qui émaillent notre pays sur cette thématique.

Le meilleur moyen de mettre de l’ordre dans tout ça, c’est de regarder notre pays en face et de questionner son intention politique. Comme vous le savez, la France est une démocratie. Certes elle est imparfaite, certes elle est perfectible, certes elle ne répond pas à tous les enjeux politiques, mais c’est du moins sa volonté, et des personnes se sont battues pour cela, parfois au péril de leur vie.

Or, qu’est-ce qu’une démocratie ? Vaste question, et selon sa sensibilité, on n’aura parfois pas la même réponse. Pour essayer de ne froisser personne et de partir sur une base saine, on peut au moins se mettre d’accord sur la base : la démocratie, c’est un régime politique où les citoyens choisissent directement ou indirectement la conduite de leur pays, que cela passe par l’élection de leurs dirigeants, par des référendums, des consultations, des cahiers de doléance…

Pour éviter de se laisser influencer par les biais de pensée relatifs au contexte de notre pays, tentons une expérience par la pensée : on se retrouve entre 100 personnes sur une ile déserte, et on choisit de mettre en place une structure démocratique. Parmi ces 100 personnes, il se trouve que les idées politiques sont extrêmement diverses. On a des libéraux, des communistes, des socialistes, des capitalistes, des conservateurs chrétiens, des fascistes, des conservateurs musulmans, des conservateurs juifs, des anarchistes, etc…

Pour pouvoir mettre en place cette structure démocratique, les gens se rassemblent et se mettent à discuter des modalités. Et là, Adam, le partisan d’un régime politique capitaliste, dit « Moi je n’ai aucun souci à discuter de tout cela, mais je veux qu’il soit interdit d’injurier le capitalisme, par respect pour mes idées, il faut donc interdire de dire « mort au grand capital », sous peine d’amende ou de prison ». Là-dessus, Joseph, le communiste, dit « Moi aussi ! Moi aussi ! Je ne veux pas qu’on insulte le communisme, il doit être interdit de dire « le communisme c’est une idéologie mortifère ! » ». Benito, le candidat fasciste, ne laisse pas passer l’occasion : « Et moi ! Et moi ! On doit respecter mon courant politique ! Personne ne doit avoir le droit de dire « le fascisme c’est de la merde !!! », sinon c’est un manque de respect, et surtout ça induirait un biais car on aurait le droit d’insulter mon courant politique et pas le communisme ou le capitalisme ! ». Constantin, le candidat conservateur chrétien, s’avance alors et dit « Et nous ! Le courant politique chrétien ne doit pas être insulté, on ne doit pas avoir le droit d’injurier la religion chrétienne et le système de valeurs qui va avec ! ». Ali, le conservateur musulman, pas en reste, s’exclame alors « Et nous ! L’islam et toutes ses valeurs de vie en société ne peut pas être injurié, on doit l’interdire ! ». Par la suite, Elie le conservateur juif, Pierre-Joseph l’anarchiste et Milton le libéral (un comble !) demandent aussi à ce que leur courant soit protégé de toute injure…

Mais d’autres citoyens prennent alors la parole et disent « vous êtes bien gentils les gens, mais nous, nous voulons pouvoir absolument tout dire sur vos courants de pensée, y compris les pires injures, ce ne sont que des pensées, et si vous vous sentez blessés à cause de ça c’est votre problème. Si on veut mettre en place un régime démocratique, le débat d’idées doit être total, et ne doit pas être bridé, quitte à ce que ça gratte et que ça fasse mal. ». Après une grande consultation des 100 personnes, il est alors décidé à la majorité que nulle idée ne sera protégée d’une quelconque attaque, même les plus injurieuses.

 

Que signifie cette petite histoire ? Que si l’on veut véritablement vivre en démocratie, il ne doit y avoir aucune idée sacrée, car ce sont les idées qui in fine sont susceptible d’arriver (ou pas) au pouvoir. Si on sacralise une idée et qu’on ne peut l’attaquer, alors elle a le champ libre pour accéder aux plus hautes fonctions via les personnes qui la défendent. En bref, on doit avoir le droit de défendre ses idées pour les proposer aux électeurs ou plus simplement pour qu’elles régissent certains pans de la vie en commun, mais ces mêmes idées doivent aussi pouvoir être librement attaquées, et même de la pire des manières, pour que le choix du citoyen soit le plus libre possible. Si par exemple on peut présenter les vertus du libéralisme mais qu’il ne peut être attaqué par ses détracteurs via une loi qui l’empêcherait, il va y avoir un problème…

Donc, en terme de droit (je souligne à dessein, nous y reviendrons par la suite), toutes les idées / idéologies, y compris les religions, doivent pouvoir être attaquées, même de la pire des manières.

En vérité, nous pratiquons cette forme de liberté d’attaque absolue tous les jours sur certains courants qui sont quasi unanimement condamnés par les citoyens et les médias. Par exemple, si demain une personne clame sur un plateau télé « le fascisme c’est de la merde », cela ne nous choquera pas outre mesure. Mais par contre, nous serions pour la plupart d’entre nous choqués si suite à ce propos, un groupe de fascistes portait plainte, qu’un procès se déroulait et que l’auteur de ces propos était condamné. Nous évoquerions sans aucun problème la liberté d’expression, et nous aurions raison.

Là, certains diront alors « oui mais là on parle d’une idée nauséabonde, le fascisme peut être insulté car c’est une idéologie néfaste ». Ceux qui répondront cela feront alors sans s’en rendre compte une atteinte aux principes démocratiques, puisqu’ils décideront d’autorité ce qui est susceptible d’être injurié et ce qui est susceptible d’être sacralisé. Or le débat démocratique, ce n’est pas ça. Toutes les idées politiques quelles qu’elles soient doivent être mises sur la table, et les citoyens tranchent.

Je sais que c’est un des concepts les plus difficiles à comprendre, donc le mieux est d’aller au bout de l’exercice : si on commence à dire que l’on doit faire une liste des idées respectables et une liste des idées non respectables, il va bien falloir que des gens dressent cette liste. A partir de là, il y a deux solutions :

  • Des gens non choisis par la population dressent la liste, et dans ce cas on se retrouve dans une situation… non démocratique, puisque des gens non choisis par la population introduisent un biais dans les idées pouvant être portées au pouvoir. Peut-être que ça plairait à certains que le fascisme soit considéré comme une idée non respectable et les autres courants considérés comme respectables, mais si au lieu de ça c’est le communisme qui est mis dans la case non respectable, et le capitalisme dans le cas respectable ?... On voit bien que ça ne peut pas aller et que ce n’est pas compatible avec la démocratie.
  • Des gens choisis par la population dressent la liste, et dans ce cas on se retrouve dans une situation… également non démocratique, puisque si par exemple le groupe de gens choisis à cet instant est de tendance libérale, ils pourraient mettre dans la liste des idées non respectables les courants de pensée non libéraux, et donc induire un biais pour les consultations futures et installer un régime politique difficile à déboulonner. Là où le premier exemple n’était pas démocratique structurellement, le deuxième exemple ne l’est pas dans sa dynamique temporelle.

En bref, lorsqu’on a pour prétention de vivre dans un régime démocratique, on doit considérer que toutes les idées peuvent être attaquées, y compris de la pire des manières. Elles ne sont donc pas sacrées. Et dans ces idées, il y a bien entendu les religions. En effet, même s’il peut être compliqué pour un croyant de prendre du recul sur la question, la religion en laquelle il croit n’est aux yeux du droit (car c’est bien toujours de droit dont on parle pour l’instant) qu’un système de pensée, une idée, à laquelle chacun peut souscrire librement ou pas. La particularité du système de pensée « religion » est qu’il y a du sacré qui s’y rajoute, ce qui peut certes rendre les attaques à son encontre assez désagréables, mais au risque de choquer… c’est le problème des croyants, pas des non croyants. Ils sont libres d’accorder du sacré à leurs idées, mais n’ont pas à entraîner le reste de la société dans cette considération.

Là encore, un petit exemple peut être assez utile : imaginons que demain des fanatiques de Napoléon créent une religion qui le vénère et qui a pour principe de régir la société par une gouvernance héritée des régimes napoléoniens, et que ces mêmes fanatiques demandent alors que Napoléon soit respecté, et qu’on n’injurie pas sa mémoire et ses principes. Ridicule me direz-vous ? Si on prend du recul, en quoi vouer un culte à Napoléon et sa politique est plus ridicule que de vouer un culte à un personnage dont on dit qu’il est né d’une femme vierge il y a deux mille ans, ou de vouer un culte à un personnage né il y a mille quatre cents ans dont on dit qu’un être invisible lui parlait dans sa tête ? L’aspect « ridicule » est là encore totalement subjectif, et si on va au bout de l’idée « on ne doit pas avoir le droit d’injurier un système de pensée où il y a du sacré », alors il faudrait du jour au lendemain ne plus avoir le droit d’injurier la mémoire de Napoléon… personnage qui pourtant a créé récemment la controverse deux cents ans après sa mort.

 

Maintenant que nous avons étudié l’insulte à l’idée / idéologie, faisons un petit détour par une confusion très classique : insulter une religion vs insulter les croyants.

Et oui, là aussi, cela peut surprendre, mais en France, s’il est autorisé d’insulter une religion, il est interdit d’insulter des croyants de cette religion. Pourquoi ? Là encore il faut rentrer un peu plus profondément dans les concepts généraux qui régissent notre pays.

[Petit aparté : je m’excuse par avance auprès des lecteurs, mais pour illustrer via quelques mises en situation, je serai obligé d’employer un langage grossier, peu en vogue sur mon blog, mais rendu nécessaire, car souvent un bon exemple vaut mieux que cent vaines paroles. Reprenons donc.]

On a vu pourquoi on pouvait insulter n’importe quelle idée, et donc n’importe quelle religion. Qu’en est-il de l’insulte aux croyants ? Par insulte aux croyants, soyons précis. Insulter un croyant, c’est l’insulter lui, individu ou membre d’une communauté d’individu. Dire « les musulmans sont des connards », c’est insulter des croyants, alors que « l’islam c’est de la merde » n’en pas une insulte aux croyants, c’est une insulte à une idée.

Quelle différence entre les deux ? Là où d’un côté on insulte un ensemble d’idées lorsqu’on insulte une religion, et donc quelque chose d’immatériel, n’ayant pas d’existence physique, de l’autre on insulte des individus, qui sont donc visés directement, et qui sont donc directement victimes. On met par ces propos une qualification néfaste susceptible de leur être préjudiciable. Dans un pays comme la France, depuis la révolution française, c’est l’individu qui est au cœur des institutions. Il fait partie d’un ensemble de citoyens libres et égaux en droit, et l’état lui assure sa liberté de conscience, et le protège pour cela. Il a le droit de pouvoir protéger son honneur et l’état a le devoir de l’y assister.

Par conséquent, cette insulte à l’individu (ou aux individus) est proscrite. Or, lorsqu’on insulte une idée ou une idéologie, encore une fois, on n’insulte pas ceux qui adhèrent à cette idéologie et on ne les qualifie pas avec, car l’individu est non réductible à une idéologie à laquelle il adhère.

Là encore, un exemple qui sera tout à fait parlant : Lorsqu’un communiste (respectivement un libéral) dit « le libéralisme c’est de la merde » (respectivement « le communisme c’est de la merde »), il est fort probable qu’il ait dans son entourage des gens libéraux (respectivement communistes) avec qui il s’entend très bien, même si certaines discussions le soir autour d’un verre peuvent être relevées. Pourquoi ? Parce que l’individu est multiple et non réduit à une idée / idéologie à laquelle il croit. On peut adhérer au libéralisme et à côté de ça être bouddhiste, passionné de chats, collectionneur de timbres et adepte de la saucisse de Toulouse. La qualification « d’idéologie de merde » ne met pas automatiquement l’adepte de cette même idéologie dans la catégorie « merde ».

Le délit d’insulte à la personne doit donc être caractérisé, c’est-à-dire viser la personne (ou le groupe de personne) spécifiquement. A partir du moment où il est possible de penser (et exprimer) que « le libéralisme / communisme / islam / judaïsme / chrétienté, c’est de la merde », et à côté avoir une bonne opinion de personnes libérales / communistes / musulmanes / juives / chrétiennes (voire même être ami avec), alors l’insulte à l’individu ou le groupe d’individu n’est pas caractérisé.

 

Une fois qu’on a balayé les questions du point de vue du droit, il est alors temps de se poser la question du point de vue de la morale. Est-il « bien » de se moquer d’une religion ou de l’insulter ? En effet, jusqu’ici, nous n’avons fait que des considérations liées au juridique. Le but était d’expliquer pourquoi le droit français accorde la liberté d’insulter toute idée, y compris une religion, et donc pourquoi il est impossible de poursuivre une personne pour blasphème. Le but n’était pas de parler du point de vue de la morale, et de savoir s’il est « bien ou mal » d’insulter une religion.

Car là aussi, la confusion règne allègrement. Si vous prêtez attention à un débat sur le sujet, vous verrez quasi systématiquement la discussion dériver de la question du droit de blasphémer à des considérations du type « ah donc tu trouves que c’est bien de blesser des gens ? ». Or c’est là où il faut bien séparer les concepts : le droit, ce n’est pas la morale. En effet, et c’est peut-être là un rappel salutaire pour certains, le monde du droit n’est pas confondu avec le monde des codes de vie en société. Là encore, nous vivons cela tous les jours sans nous en rendre compte, tel Monsieur Jourdain fait de la prose sans savoir. Par exemple, il n’est pas inscrit dans la loi l’obligation de tenir la porte à quelqu’un qui vient juste derrière soi. Pourtant, si quelqu’un ne le fait pas, il sera mal vu, car il ne respecte pas un code de politesse spécifique à notre pays (et à d’autres). Dans un registre plus « burlesque », il n’est pas interdit par la loi de flatuler dans un ascenseur rempli de personnes, pourtant tout le monde sait que cela ne se fait pas… Allons là encore au bout de l’exercice mental : imaginons que demain on décide de légiférer sur ces « codes de vie » et que leurs non respects soient sanctionnés d’amendes ou de prison. Comment réagirait-on à coup sûr ? En se disant « l’Etat se mêle de ce qui ne le regarde pas ». Voir un agent de police dresser une contravention pour porte non tenue ou voir un magistrat prononcer une sentence pour flatulence dans un ascenseur relèverait d’une ambiance assez Orwellienne où l’individu citoyen serait traqué dans les moindres recoins de sa vie.

Une fois cette distinction faite, posons-nous la question : est-ce « bien » ou « poli » d’insulter une religion ? Au risque de faire une réponse de normand, je répondrais que… ça dépend… En effet, tout est question de contexte.

Si je vais un dimanche matin à la sortie d’une messe pour interpeller des gens qui ne m’ont rien demandé et leur dire « Jésus c’est une grosse merde ! La chrétienté c’est vraiment une religion à la con ! », on pourra sans aucun problème dire de moi que je suis une personne mal élevée et mal intentionnée. Pareillement si je vais à la sortie d’une mosquée le vendredi et que je déclame aux croyants « Mahomet c’est une petite bite ! L’islam c’est vraiment de la merde ! », je serai tout autant considéré comme un malpoli de service.

Par contre, si je suis un chroniqueur engagé sur une chaîne de radio et que je déclame au détour d’une chronique que « Jésus est pédé » ou que « Mahomet est un maître de haine » (toute ressemblance avec des propos réellement tenus est purement fortuite…), je suis alors dans mon registre de libre expression par rapport à une religion ou son prophète. Nul n’est obligé de m’écouter, et chacun peut changer de station de radio.

Dans le cas de Mila, on est encore sur un autre registre : d’après ce qui nous a été révélé par différents médias, la jeune fille a répliqué à des insultes de jeunes musulmans clamant des « par l’coran » ou « whallah » à tout va, et donc impliquant leur religion musulmane dans leurs anathèmes. Elle leur a donc répondu via cette même islamité en insultant la religion musulmane, ce qui certes a atteint des musulmans écoutant l’échange mais n’ayant strictement pas participé aux attaques précitées. On est en réalité face à une situation d’une discussion qui a dégénéré et qui a « gratté » des gens n’ayant rien demandé à personne. On comprend que le monde de la politesse n’était de toutes façons pas au rendez-vous ce jour-là, et que tout a dérivé. Oui mais là me direz-vous, elle a blessé des millions de croyants qui ont entendu ses propos par la suite. Très probablement oui, mais dans ce cas ce n’est pas cette jeune fille qu’il faudrait viser, mais tous ceux qui ont mis ses propos sur la place publique, à commencer par ceux qui l’ont menacée et dévoilant ce qu’elle avait dit. On peut aussi dire aux croyants qui se sont sentis blessés qu’ils pouvaient simplement ignorer cette discussion et prendre du recul en se disant qu’ils n’y avaient pas participé.

Bref, Mila n’a pas été très fine dans ses réactions face à des gens très lourds qui étaient encore moins fins. Doit-on pour autant lui faire un procès moral d’impolitesse absolument majeur ? Pour traîner sur les réseaux sociaux depuis des années, je peux affirmer que ce type d’échange houleux a lieu absolument chaque jour dans l’indifférence générale et n’est absolument pas mis sur la place publique, et on fait encore moins de procès moral à ses instigateurs. Les idées / idéologies insultées y sont diverses : libéralisme, chrétienté, judaïsme, islam, capitalisme, gauchisme, fascisme… On peut décider qu’à partir de maintenant on va pousser des cris d’orfraie sur ces échanges et hurler à l’impolitesse, mais alors on va passer son temps à ça… Mila a donc eu un échange houleux et lourd comme il y en a depuis des années dans l’indifférence générale, et avant tout l’indifférence de ceux qui se sont mis bizarrement à se faire les hérauts de la politesse partout et en tous lieux (y compris les lieux virtuels). Halte un peu à l’hypocrisie, dirais-je…

 

Dernier point et non des moindres : certains rétorquent que oui, il y a eu des menaces de mort, mais en même temps ils ont juste répondu à une attaque, ils avaient bien le droit de se défendre.

Là encore, une énorme confusion règne, avec parfois une teinte de mauvaise foi. Le meilleur moyen de comprendre l’entourloupe est encore de prendre un exemple, ou plutôt deux.

Premier exemple : si Paul le communiste dit à Jacques le libéral « le libéralisme c’est de la merde », et que Jacques lui dit alors « toi, je te préviens, je connais ton adresse, je vais t’attendre à la sortie de chez toi et te faire la peau pour ce que tu as dit », qu’en pensez-vous ?

Deuxième exemple : si Paul le communiste dit à Jacques le libéral « le libéralisme c’est de la merde », et que Jacques lui dit alors « Paul, t’es vraiment un gros con », là aussi qu’en pensez-vous ?

Je pense que vous saisissez le hic : dans le second cas, Jacques s’énerve et réplique à Paul en l’insultant. On peut à la limite comprendre un échange houleux mais qui reste dans les clous.

Dans le premier cas par contre, Jacques menace Paul de mort, uniquement parce qu’il a insulté une idée et qu’il est tellement susceptible et à fleur de peau qu’il en vient aux pires menaces. C’est Jacques qui a clairement un problème et qui dépasse les limites de l’acceptable.

Si on revient à Mila, imaginons qu’au lieu de menaces de morts (avec adresse indiquée, ne l’oublions pas…), ces personnes avaient répliqué en se contentant de dire « Mila, t’es vraiment une grosse conne, je t’emmerde », alors dans ce cas ils auraient répliqué, durement certes, mais sans dépasser les limites de l’intégrité physique de cette jeune femme. Même si l’insulte est proscrite par le droit, il n’y aurait sûrement pas eu de suite, et même en cas de suite des circonstances atténuantes auraient été évoquées (l’énervement consécutif à l’insulte de la religion de la personne). Bref, nous ne nous serions pas du tout retrouvé dans la même situation et nous n’en parlerions pas en vérité aujourd’hui.

 

Que retenir ? Que notre pays est traversé par une crise majeure de son rapport aux religions, comme il n’en avait plus connu depuis le début du XXème siècle. L’islam est une religion présente en France de manière significative depuis quelques décennies tout au plus, et s’est développé pendant des siècles loin des évolutions de notre société, qui a inexorablement exclu les croyances religieuses de la sphère politique et juridique.

Si une majorité de musulmans vivent leur foi de manière tout à fait apaisée et discrète, l’adaptation est plus difficile pour d’autres, pour qui le rapport au sacré et à Dieu prend tout la place. Il leur paraît donc inconcevable de laisser passer ce qui leur paraît des atteintes à leur sacré. Le sentiment de culpabilité (tout chrétien…) d’une part importante de la classe politique et de la population française a accentué ce phénomène, car on a trop facilement considéré les musulmans comme les héritiers de ces « peuples qu’on a colonisé, et envers qui on a une dette ». Pas mal de politiques ou de professeurs n’ont donc pas voulu être « aussi durs » avec les musulmans qu’avec les chrétiens ou assimilés. Les anciens « bouffeurs de curés » se sont donc beaucoup auto-censurés. Or ce n’est pas rendre service aux musulmans de les traiter différemment et de vouloir les préserver à tout prix. Si on veut les considérer comme des citoyens comme les autres, alors on doit les traiter comme tels, avec leurs droits mais aussi avec leurs devoirs et leurs obligations. Ce sera à coup sûr une question majeure qu’il faudra prendre à bras le corps dans les années à venir. Et le meilleur moyen de l’aborder, c’est de se souvenir pourquoi dans notre pays, non seulement le blasphème est autorisé, mais il est également essentiel qu’il le soit.

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