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Un des grands problèmes de cette crise sanitaire qui dure depuis un an, c’est que nous avons tendance à préconiser des mesures qui paraissent de bon sens, dont on se demande pourquoi pas un seul pays au monde ne l’a appliqué, mais qui nous semblent tellement évidentes.

Le grand souci dans la plupart des idées que nous nous construisons mentalement en période de crise, c’est que nous faisons parler le reptilien, l’émotionnel, et ce plus qu’on ne le croit. Et nous n’allons pas au bout de la démarche intellectuelle, consistant pas tant à faire des supers équations dans tous les sens, mais à se raccrocher au réel et à bien mesurer les impacts de nos propositions.

Parmi ces propositions « de bon sens » qui ressortent régulièrement ces derniers temps, une paraît retenir particulièrement notre attention : puisque le problème, c’est la saturation des services hospitaliers, et puisque les personnes qui vont à l’hôpital sont des personnes à risques assez bien identifiées (âge, comorbidités, obésité…), pourquoi ne pas appliquer les mesures contraignantes (qu’elles s’appellent couvre-feu, confinement, fermeture des restaurants, des bars, des salles de sport…) uniquement à ces personnes à risque ? En effet, ces personnes seraient ainsi protégées, mais on laisserait le reste de la société évoluer normalement, l’économie ne s’en porterait que mieux, les effets secondaires des mesures comme les troubles psychiatriques s’en retrouveraient grandement diminués. Bref, on respirerait tout en réglant le problème !!

Mais en voilà une idée qu’elle est bonne au premier abord… sauf que comme d’habitude, je vais jouer les emmerdeurs de service et vous démontrer que pas du tout. Et oui, je casserai les bonbons jusqu’au bout…

 

Pour aborder le problème et l’évaluer, il faut revenir aux bases de ce qu’est une épidémie virale. Quel est le problème ? Il y a un virus qui se répand dans la population, et de personne à personne. Ces personnes ne vont se transmettre le virus que si elles interagissent, c’est-à-dire si elles se retrouvent proche l’une de l’autre, ou si elles se retrouvent dans une même pièce pas suffisamment aérée pendant un certain temps, laissant à la personne porteuse le soin de remplir l’air de la pièce avec ses virus, et à la personne initialement non porteuse d’inhaler ledit virus (voir mon article http://cogito-ergo-sum.over-blog.com/2020/11/le-chemin-de-crete-du-deconfinement.html pour le mécanisme de transmission aérienne). Si ces deux personnes n’interagissent pas, elle ne peuvent pas se contaminer entre elles.

Ce qui va alors compter, c’est le fameux R (taux de reproduction), qui représente le nombre moyen de personnes contaminées par une seule personne infectée. Si R est supérieur à 1, l’épidémie se répand, et s’il est inférieur à 1, l’épidémie régresse. Donc moins les personnes interagissent, et moins une personne porteuse du virus ne pourra contaminer d’autres personnes. Voir les articles http://cogito-ergo-sum.over-blog.com/2020/08/remontee-pas-remontee.html et http://cogito-ergo-sum.over-blog.com/2020/09/tout-vous-saurez-tout-sur-le-r0.html pour une compréhension approfondie.

Sur 1 000 personnes contaminées, nous allons avoir environ 4 personnes qui vont se retrouver dans les services de réanimation, ces fameux services que nous ne voulons pas saturer. Mais si par exemple on multiplie par deux le nombre de personnes contaminées, nous allons statistiquement avoir deux fois plus de personnes qui vont aller en réanimation. Donc nous devons faire en sorte qu’il y ait le moins de contaminés possibles pour éviter de submerger les services de réa. Ces 4 personnes sur 1 000 font justement partie de ce que nous appelons les personnes à risques, auxquelles nous voudrions appliquer ces mesures, et à eux seuls.

Mais avant d’évaluer le réalisme de cette mesure, nous nous devons de faire un rappel d’une chose essentielle mais évidente : les personnes à risques ne vivent pas sur une île. Elles interagissent même avec les personnes non à risques. N’importe quelle personne non à risque connaît une personne de plus de 65 ans, une personne diabétique, une personne obèse, etc etc… et interagit avec elle. Au-delà de ça, même sans les connaître, nous les croisons, que ce soit dans les transports, au travail, dans les magasins, dans les couloirs…

 

Par conséquent, il faut avoir à l’esprit que le virus peut circuler selon trois « chemins » :

  1. De personne non à risque à personne non à risque
  2. De personne à risque à personne à risque
  3. Entre personne non à risque et personne à risque
Yaka appliquer les mesures qu’aux personnes à risques

Tant que la transmission se fait selon le chemin (1), il n’y a aucun problème. Par contre, les chemins (2) et (3) vont poser problème, vu que des personnes à risque vont être infectées, et donc saturer les services de réanimation.

Actuellement, nous subissons tous des mesures indifférenciées telles que le couvre-feu, la fermeture des restaurants, des bars, des salles de cinéma, etc etc… Cette ensemble de mesures nous amène actuellement à un taux de reproduction reconstitué sur les entrées en réanimation de ~1,02, ce qui est assez honorable puisque proche de 1. Rappelons néanmoins que le variant anglais n’est pas encore devenu majoritaire et devrait donc faire augmenter ce chiffre dans les semaines à venir, puisqu’il est plus contagieux. Pour les besoins de l’exercice, on ne va pas considérer ce variant (je suis sympa avec les covidosceptiques…) et se dire qu’avec un taux de reproduction de 1,02 et des services de réanimation avec 3 218 personnes, nous sommes « biens », et on peut rester ainsi (que ce soit vrai est un autre sujet).

Que se passerait-il si on se disait d’un coup « bon, les non à risque, puisque vous ne représentez pas un risque de vous retrouver en réa, on vous rouvre les restos, les bars, les salles de sport (soit les principaux lieux de contamination, voir l’étude de Nature à ce sujet : https://www.nature.com/articles/s41586-020-2923-3), vivez votre vie, et faites repartir l’économie. Par contre, les personnes à risques, continuez à appliquer les mesures d’interdiction. » ?

Et bien, c’est simple, on augmenterait la circulation du virus via le chemin (1), ce qui augmenterait le nombre de personnes infectées chez les non à risques (ce qui ne nous pose pas de problème), mais on augmenterait également la circulation du virus via… le chemin (3), vu que nous n’aurions donné aucune consigne à qui que ce soit de moins se brasser entre à risques et non à risques. Les non à risques se retrouveront bien plus nombreux à être porteurs du virus, et à iso brassage avec les personnes à risques (puisque nous n’aurions donné aucune consigne pour le faire baisser), ils contamineront plus les personnes à risques, donc le nombre de personnes à risques contaminées augmentera, donc on remplira les services de réanimation, donc… on a un problème.

Du coup, on saisit bien que la seule mesure « les personnes à risques, on lève les interdictions, et les personnes à risque, restez avec les interdictions » ne suffira pas. Il faudrait diminuer le chemin (3) pour compenser la hausse du chemin (1). Comme on a mis moins de contraintes aux personnes non à risque, cela veut dire que l’on devrait mettre plus de contraintes qu’actuellement sur les personnes à risque.

Ca peut paraître juste deux phrases sur un papier, mais cela a des répercussions dans la vie réelle, qui seraient par exemple les suivantes :

  • Interdire les personnes à risque de voir des personnes non à risques (et inversement), donc par exemple interdire aux personnes âgées de voir leurs enfants et leurs petits enfants
  • Interdire les personnes à risque d’aller au travail
  • Interdire aux personnes à risques de fréquenter les magasins hors de périodes précises, et probablement leur imposer un couvre feu plus contraignant qu’actuellement (à 16h00 au lieu de 18h00 par exemple)
  • Interdire aux personnes à risques de partir en vacances ou de s’éloigner à plus de 1 km de chez eux pour diminuer le nombre de personnes croisées

Et on peut imaginer pas mal de choses comme cela, soit un panachage de ces mesures, soit toutes ces mesures en même temps, mais il est totalement inévitable de devoir imposer plus de contraintes à une partie de la population en même temps que l’on relâchera ces contraintes pour l’autre.

Je vous laisse imaginer d’ores et déjà les répercussions politiques et médiatiques que cette décision aurait, les « Vous vous rendez compte comment on traite les plus fragiles ? » ou « Vous réalisez les discriminations qu’on impose aux vieux / obèses / diabétiques… ? ». Il me tarderait de voir Ivan Rioufol, 69 ans (donc personne à risque), ayant déjà appelé à cette solution, réagir à des mesures plus contraignantes envers lui (franchement ce serait drôle…).

A partir de là, il s’agit de terminer l’exercice politique en déroulant le scénario jusqu’au bout :

Tout d’abord, ces dispositions seraient attaquées pour discrimination devant le conseil d’état, et elles seraient probablement annulées.

Mais imaginons que le gouvernement ait une force de persuasion insoupçonnée et parvienne à faire passer la mesure. Il faudrait ensuite appliquer la mesure. A partir de là, deux solutions :

  1. La coercition
  2. La responsabilité

Nous devons dérouler la solution (a) : il s’agirait par exemple de mettre des amendes spécifiques à des personnes à risques qui iraient par exemple au restaurant ou qui s'éloigneraient de plus d'un kilomètre, via des contrôles d’identité ciblés. Ces amendes, seuls les vieux, les obèses, les diabétiques ou autres pourraient les avoir. Je vous laisse juste imaginer la bombe politique !!! On pourrait aussi ne pas mettre d’amende mais simplement reconduire ces personnes chez eux, donc avec des flics qui emmènent la personne en allant la chercher au restaurant au milieu des personnes non à risque et l’amenant chez elle au vu et au su de tous. Enorme bombe politique aussi à l’heure des réseaux sociaux et des smartphones qui filment tout… Essayez juste d’imaginer des policiers allant chercher une personne en surpoids au beau milieu de personnes non en surpoids dans un restaurant pour l’en extraire, les heures sombres de l’histoire ne tarderaient pas à être invoquées…

Nous pouvons aussi nous dire que la solution (a) est vraiment trop horrible, et passer à la solution (b), consistant à dire « les personnes à risques, vous êtes responsables, si vous voulez ne pas respecter les recommandations plus drastiques que nous vous assignons et que vous vous retrouvez à la porte de l’hôpital, on ne pourra pas vous garantir que vous aurez des places en réanimation ». C’est une solution, mais il faudra alors accepter la vision de centaines, voire de milliers de personnes mourant d’insuffisance respiratoire dans les couloirs d’hôpitaux (ça va vite une exponentielle, voir mon article sur les places de réa nécessaires : http://cogito-ergo-sum.over-blog.com/2020/09/yaka-ouvrir-des-lits-en-rea.html), avec pour seule réponse « ben oui, on leur a demandé de se calfeutrer encore plus qu’avant mais ils n’ont pas voulu ». C’est bien évidemment une autre bombe politique. Et je ne vous parle pas des risques d’attaque en justice des ministres, d’attaque auprès de la cour européenne des droits de l’homme…

 

Bref, maintenant que le tableau est dressé, je ne juge personne, ce n’est pas mon genre et pas mon rôle. Si des gens sont pour la solution (a) ou la solution (b) et l’assument, il n’y a aucun problème, car au moins ils assument leurs positions et ont l’honnêteté intellectuelle de voir les choses en face.

Mais je ne me leurre guère. J’ai eu l’expérience de ce genre de discussion des dizaines de fois depuis le début de cette crise. Jamais une seule personne n’a fini par reconnaître quelque chose du genre « oui, je suis ok pour qu’on laisse mourir des gens d’insuffisance respiratoire dans les couloirs d’hôpitaux ». Ça veut bien dire quelque chose…

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