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Parmi les relativistes de l’épidémie de COVID et de la remontée récente, Laurent Toubiana est peut-être le plus déconcertant. 62 ans, doctorant de l’université de Paris Sud, il est épidémiologiste depuis 28 ans, dont une bonne partie du temps à l’INSERM, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, établissement public à caractère scientifique et technologique français spécialisé dans la recherche médicale, placé sous la double tutelle du ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation et du ministère des Solidarités et de la Santé.

Son pedigree devrait faire de lui quelqu’un de très compétent, et on serait en droit d’attendre de sa part une grande maîtrise du sujet actuel qui nous concerne tous.

Or, force est de constater que depuis deux mois, il essaime les plateaux télé à dire des âneries totalement folles. Dès août, il clamait que l’épidémie était terminée alors que les chiffres d’entrées en hospitalisation et en réanimation ne cessaient de grimper depuis mi-juillet sans discontinuer.

Devant une évidence de plus en plus criante de chiffres montrant très clairement une remontée, il s’est enfermé petit à petit dans une rhétorique s’apparentant à une véritable fuite en avant, en ne cessant de relativiser les chiffres actuels avec ceux de mars-avril (comme si en gros tant qu’on n’était pas à la situation intenable que nous avons connue il y a quelques mois, il ne fallait pas s’inquiéter).

D’autres affirmations hallucinantes ont suivi depuis, comme l’atteinte d’une immunité collective alors que les chiffres remontent tous (par exemple une multiplication par 19 des entrées en réanimation depuis mi-juillet), ce qui est absolument incompatible avec une immunité collective, où les personnes immunisées freinent tellement la transmission virale que son taux de reproduction est en dessous de 1, ce qui fait… baisser les chiffres. Il a aussi affirmé récemment envers et contre toutes les observations que les hospitalisations étaient en baisse, alors que celles-ci ne cessent de monter depuis le 29 août, passant de 4 512 à 10 021 le 16/10/2020.

Autre maraude : le confinement qui n’aurait servi à rien, alors qu’on a vu très clairement le ratio des entrées en réanimation d’une semaine sur l’autre s’effondrer deux semaines après la mesure, signe d’un taux de reproduction ayant chuté de manière drastique.

Il y aurait encore beaucoup à dire par rapport aux très nombreuses erreurs de raisonnement et d’analyse, mais les serveurs d’Overblog ne pourraient plus suivre.

La question qui vient alors : Pourquoi ? Et surtout, pourquoi une telle assurance dans ses propos malgré des faits objectifs et transparents qui sont à l’exact opposé ?

Si on y fait bien attention, il a dans de nombreuses interviews affirmé que dès mars, il avait donné les bons chiffres et prévu exactement ce qui allait se passer. Il opposait cela aux personnes s’étant planté dans leurs prévisions, à qui il ne comprenait pas qu’on puisse encore donner la parole.

Mais quel était ce papier au juste ? J’avoue que j’avais été un peu interloqué à l’idée qu’un individu racontant de telles inepties ait pu prévoir à l’avance l’évolution d’une courbe épidémique qu’on ne peut par définition pas prédire, puisque son évolution dépend de l’évolution du taux de reproduction, celui-là même dépendant grandement des interactions sociales entre individus et donc leur manière de réagir à l’épidémie, ces mêmes interactions sociales dépendant elles-mêmes des décisions politiques pour influer sur ces interactions sociales et sur la probabilité pour un individu de transmettre le virus à un autre.

Je suis donc allé chercher cette prévision qui soit disant avait « donné les bons chiffres », et je l’ai trouvée, ici :

http://recherche.irsan.fr/fr/documentation/index/voir/108-COVID-19-:-11-mar.-2020-Une-épidémie-déconcertante

Ce papier était sorti le 11 mars 2020 (donc 5 jours avant le début du confinement), et s’il est lu sans trop d’attention et sans trop creuser le fond, on pourrait effectivement croire que Laurent Toubiana a bel et bien prévu ce qui allait se passer.

Il va s’agir alors de faire une analyse fine de ses propos, de les confronter aux chiffres réels, et de parfois les relier à des propos qu’il a pu tenir par la suite. Vous verrez que l’exercice est à la fois intéressant et amusant…

 

Je vais adopter ce formalisme pour une bonne compréhension : je vais recopier en italique le texte de Laurent Toubiana, surligner en jaune le passage que je veux commenter, puis faire mon commentaire immédiatement après surligné en vert. J’espère vous convaincre de la valeur quasi nulle de ce papier qui en réalité est au niveau de toutes ses interventions.

 

Bonne lecture…

 

 

Au cours des premières semaines après l’annonce des premiers cas en Chine de ce qui allait être appelé le COVID-19, nous avons préféré ne pas réagir précipitamment face à ce phénomène émergent. Les chiffres rapportés, les grandeurs utilisées, les calculs peu rigoureux mais pourtant publiés dans des revues sérieuses, nous indiquaient qu’il était urgent de prendre du recul vis-à-vis de la question.

Les jours, les semaines ont passé. Des bulletins égrenant chaque jour le décompte alarmant et macabre ont renforcé notre impression initiale. Désormais, nous disposons d’un historique de 50 jours de données diffusées par l’organisation Mondiale de la santé (OMS). Nous posons comme hypothèse forte que ces données sont fiables. Comment en serait-il autrement ? Ce sont sur ces données que se fonde la connaissance épidémiologique de ce qui est désormais qualifié de pandémie.

Fiables ou non, tout dépend de la manière de les utiliser. Par exemple, en déduire des taux de reproductions de base (nombre de cas secondaires à partir d’un cas primaire) pour un modèle de prédiction épidémique est délicat car les erreurs commises sont cumulatives et engendrent très rapidement des valeurs aberrantes. En revanche, utiliser des ordres de grandeur certes peu précis peuvent donner matière à réflexion sur des tendances ou mettre en perspective les phénomènes.

 

Une phrase qui à elle seule devrait nous mettre la puce à l’oreille. Le taux de reproduction de base (ou R0) est certes difficile à estimer (en France on l’estime entre 2,5 et 3,8) mais ce chiffre est néanmoins la base de l’épidémiologie. Utiliser des ordres de grandeur lorsqu’on n’a pas grand-chose est certes préférable à rien du tout, tout en estimant par ailleurs les marges d’erreur, mais on ne voit pas bien où veut en venir Laurent Toubiana dans cette phrase qui semble encenser l’imprécision. La suite nous éclaire un peu mieux…

 

L’incidence, c’est à dire le nombre de nouveaux cas dans un lieu donné par unité de temps, est utilisée pour décrire l’évolution des épidémies. Cet indicateur est paradoxalement très peu utilisé dans le cadre du COVID-19. La valeur cumulée moins efficace en l’espèce (et plus dramatique) semble avoir toutes les faveurs. Nous avons utilisé pour notre part l’incidence quotidienne afin de déterminer la date du pic épidémique en Chine. L’incidence culmine à une valeur d’environ 27 000 nouveaux cas lors de la semaine centrée sur le 8 février 2020 (voici plus d’un mois).

 

Tout d’abord on croit rétrospectivement rêver. Laurent Toubiana est en train de s’appuyer sur des « cas » pour parler d’une épidémie. Mais attendez ? Qui n’a cessé de répéter ces dernières semaines qu’une épidémie, c’est lorsqu’il y a des malades sévères, et lorsqu’il y a des morts ? Qu’il ne faut pas confondre des cas (dont il ne cesse de nous dire qu’ils sont asymptomatiques) et des malades ? Que les positifs dépendent trop du nombre de tests réalisés ?

Bref, apparemment, les principes de base d’épidémiologie considérés par Laurent Toubiana n’ont pas l’air bien fixes dans le temps. Tout cela par rapport à des données chinoises qui n’ont pas brillé par leur transparence, et à une époque où « nous avons préféré ne pas réagir précipitamment face à ce phénomène émergent »…

 

Sur la figure 1, cette valeur correspond au triangle sur la courbe bleue en semaine 3 (sem3). Ces derniers jours (sem7) les valeurs d’incidence sont inférieures à 50 cas par jour sur l’ensemble de la Chine (1,7 milliard d’habitants) et ne cessent de décliner, nous considérons que cette épidémie est terminée en Chine. Bien sûr, d’aucuns prédisent un possible rebond épidémique en Chine. Tout est possible mais ce sont des conjectures, rien ne permet pour l’instant de croire à une telle hypothèse.

 

Pourquoi ? Pas de piste de la part de Laurent Toubiana. C’est un peu comme si un météorologue disait « il vient d’arrêter de pleuvoir, il ne pleuvra plus jamais ». Laurent Toubiana balaye d’un revers de main dans cette énorme omission le confinement drastique qu’a connu la Chine, sans égal dans le monde et qui a considérablement diminué le nombre de cas contact par personne infectée. Récemment, Laurent Toubiana a estimé envers et contre toute la base de l’épidémiologie que l’immunité collective était atteinte en France (malgré un taux de reproduction reconstitué sur les entrées en réanimation, et donc sur les gens malades, supérieur à 1 durablement depuis presque trois mois, alors qu’un taux de reproduction supérieur à 1 n’est pas possible lorsque l’immunité collective est atteinte…), il a donc peut-être la même hypothèse en tête, mais il n’en pipe mot… Lorsqu’il dit à propos d’un possible rebond épidémique « rien ne permet pour l’instant de croire à une telle hypothèse », il omet de dire que rien ne permet de croire à l’hypothèse inverse. Ce n’est pas de la science, c’est de la foi…

Par ailleurs, la région du Hubei a pour l’instant compté 4512 décès sur les 4746 au total en Chine, soit 95% des cas.

Répartition des décès de la COVID-19 en Chine

Répartition des décès de la COVID-19 en Chine

On voit bien que dire « l’épidémie est terminée en Chine » n’a strictement aucun sens. Les autres régions ont peu vu le virus, en donc une faible part de la population a été touchée, et donc immunisée. Par conséquent, il « suffirait de lâcher le virus » dans une de ces régions et de « laisser aller », et l’épidémie repartirait… ce qui bien sûr conduirait à une réponse massive de l’Etat chinois pour la contenir. C’est d’ailleurs la stratégie adoptée, et les mécanisme de coercition feraient passer le couvre-feu actuel en France pour le festival de Woodstock…

En fait, Laurent Toubiana considère le virus comme une sorte d’entité intelligente qui se comporte un peu comme elle veut et sur laquelle nous avons peu de prise, et qui respecteraient les frontières administratives. Il ne considère pas la base de la transmission virale, à savoir le fait que le virus se transmet par les humains et par leurs comportements sociaux. Si Pierre est contagieux et se tient à 10 cm de Paul, il a de fortes chances de contaminer Paul. Si Pierre se tient à 4 mètres de Paul et qu’ils se croisent en plein air, il a très peu de chances de contaminer Paul. En aucun cas c’est le virus qui va se dire « Tiens ? Je suis bien dans Pierre mais je vais aller voir Paul !! » et se mettre à voler avec des petites ailes pour aller voir son nouvel hôte…

 

Certains lanceurs d’alerte n’hésitent pas à prédire les pires situations nonobstant les conséquences économiques, sociales et anxiogènes.

Le COVID-19 a un mode de contamination (projections « aérosol » de virus) et un tableau clinique similaire à ceux des pathologies virales en périodes hivernales telles que les épidémies de syndromes grippaux (grippes saisonnières). Dans l’état de nos connaissances, malgré ce qui est écrit émanant de scientifiques connus, il n’est pas inconvenant de comparer la dynamique connue de ces épidémies hivernales avec celle du COVID-19 en Chine que nous connaissons maintenant.

 

Cette approche n’est pas forcément stupide en termes de mécanismes de transmissions (par aérosols) et de symptômes, même si à l’époque on n’avait pas encore beaucoup de recul (comme Laurent Toubiana l’a lui-même dit au début encore une fois). Mais voyons la suite…

 

La figure 1 montre l’évolution comparée des incidences hebdomadaires de COVID-19 en Chine (Source OMS) et de syndromes grippaux en France au cours de 7 semaines d’épidémies (Source Santé Publique France).

Le péché originel de Laurent Toubiana

Nous constatons que le profil dynamique est comparable. Il commence en une phase ascendante rapide, atteint un pic en 3 à 4 semaines puis reflue de manière quasi symétrique pendant les 3 à 4 semaines suivantes. Ce profil épidémique est  celui observé depuis plus de 30 ans par les équipes de santé publique en France et depuis 50 jours en Chine.

 

On se demande bien où Laurent Toubiana est allé chercher cette histoire de montée en 3-4 semaines et de descente en 3-4 semaines concernant la grippe en France. Allons voir le bulletin hebdomadaire de la grippe de Santé Publique France daté du 11/03/2020 qui montre l’épidémie basée sur le taux de consultation pour syndrome grippal ces trois dernières années. Il est consultable ici :

https://www.santepubliquefrance.fr/maladies-et-traumatismes/maladies-et-infections-respiratoires/grippe/documents/bulletin-national/bulletin-epidemiologique-grippe-semaine-10.-saison-2019-2020

On observe que les périodes grippales sont très différentes d’une année sur l’autre, et surtout, on observe que les durées globales, les durées de montée et les durées de descentes sont également inégales. En gros, ça décolle à chaque fois vers la semaine 46 et ça atterrit vers la semaine 16, avec donc une durée totale de 22 semaines, et non pas 6-8 semaines. La durée de montée est entre 6 et 12 semaines, et la durée de descente est entre 10 et 16 semaines. Laurent Toubiana est donc complètement à côté de la plaque.

Par rapport à son comparatif avec l’épidémie de COVID en Chine, on voit qu’il décide assez arbitrairement de dire que le début et la fin de l’épidémie de grippe se situent respectivement à 150 000 nouveaux cas par semaine et 100 000 nouveaux cas par semaine, donc à environ un tiers de la valeur maximale atteinte au moment du pic. Pourquoi ? Pourquoi pas un dixième, ratio que l’on retient habituellement lorsqu’on cherche à parler de « chiffre significativement inférieur » en science ? On ne le saura jamais. Mais il faut croire que ça collait bien au niveaux de périodes épidémiques avec l’épidémie chinoise… S’il avait voulu faire un bon comparatif, il aurait dû reconduire le ratio « valeur en fin d’épidémie / valeur au pic » qu’il a considéré pour l’épidémie en Chine, qui valait selon ses dires 50 / 27 000 = 0,0019, et donc avoir en fin d’épidémie de grippe 0,0019 x 350 000 = 650 cas……… au lieu de 100 000.

On voit qu’il essaye de faire coller par l’auto-persuasion deux courbes qui n’ont strictement rien à voir…

Le péché originel de Laurent Toubiana

En revanche, les amplitudes sont très différentes. Entre le 21 janvier 2020 et 9 mars 2020 soit environ 7 semaines, le COVID-19 en Chine a touché 80 904 personnes. Pour une période équivalente de 7 semaines d’épidémie, le nombre de personnes atteintes par un syndrome grippal en France avoisine en moyenne 2,2 millions de cas. Ce qui veut dire qu’en France la grippe touche tous les ans près de 20 fois plus d’individus que le COVID-19 en Chine. Ce calcul relativise considérablement la supposée « violence » de cette nouvelle épidémie.

 

Là on touche le pompon. Laurent Toubiana est en train de comparer une épidémie de grippe en France où la couverture vaccinale est généralement autour de 45% mais où on « laisse le virus se propager » car ça ne provoque pas d’afflux intenable vers les hôpitaux (même si leur charge de travail est difficile à ces moments-là), avec une épidémie d’un nouveau coronavirus qui a son taux de reproduction de base propre, son taux de létalité propre, sa période de contagiosité propre, mais surtout qui a provoqué de la part des pouvoirs publics chinois une réponse massive de confinement visant à réduire drastiquement le nombre de cas contacts et de confiner le plus possible le virus aux régions les plus touchées. La région du Hubei a pour l’instant compté 95% des cas. Cela veut dire que l’Etat chinois a férocement pris les mesures pour cantonner l’épidémie à sa région d’origine. Diviser le nombre de cas, le nombre de décès ou n’importe quel chiffre brut par la population totale chinoise ne peut donc pas du tout être une quelconque indication d’un comportement de l’épidémie dans une population donnée avec une évolution qui suit son cours. Et Laurent Toubiana décide de comparer ce chiffre à une épidémie de grippe en France qui n’est pas stoppée par quelque mesure de confinement que ce soit et qui touche toutes les régions sans distinction.

Ce type de comparaison complètement inique entre le bilan d’une épidémie qui suit son cours sans mesures barrière massive (ou de n’importe quelle autre cause de décès) avec cette épidémie de COVID qui a été prise à bras le corps par tous les états de la planète est courante chez la plupart des sceptiques du dimanche de ce virus. Ils s’en servent « d’argument » pour dire que vu les « faibles chiffres », ça ne servait à rien de prendre toutes ces mesures. Ça a à peu près autant de sens que de dire « il y a 3 200 décès par an en France sur la route, c’est dix fois moins que les accidents domestiques, ça relativise le nombre de morts sur la route, donc ça sert à rien d’imposer des restrictions à la conduite via le code de la route ». On peut comprendre ces grossières erreurs de raisonnement chez des gens n’ayant pas de culture scientifique, mais Toubiana est censé être chercheur, avec une formation scientifique…

 

Le cas de l’Europe :

L’Italie puis la France et l’Allemagne connaissent actuellement une phase de croissance rapide de l’épidémie de COVID-19. Avons-nous si peu confiance en notre réponse sanitaire pour penser que la dynamique observée en Chine sera différente en Europe ? Il est bien sûr trop tôt pour faire des pronostics.

 

A ce moment-là, rien ne permettait de dire que l’évolution serait la même ou différente, puisqu’elle allait dépendre de la réponse sanitaire des différents gouvernements, ce qui en tant que tel était totalement imprévisible. Néanmoins, on pouvait se douter que face à des chiffres montants et remplissant petit à petit les lits d’hôpitaux, il y aurait une réponse gouvernementale à des niveaux de remplissages d’hopitaux comparables à ceux vu en Chine, ou du moins pas extrêmement différents. Ce qui est cocasse, c’est qu’on voir poindre dans son propos, via « la réponse sanitaire » que… nous aurions un impact possible sur l’évolution de cette épidémie !! Tiens tiens…

 

Cependant, dans l’hypothèse forte et risquée que la dynamique de cette épidémie reste identique partout, alors il est très possible d’espérer que l’épidémie atteigne son pic en Europe avant la fin mars et avec une fin de l’épidémie vers la fin avril 2020.

 

Donc une hypothèse qu’il admet lui-même risquée, donc hasardeuse, puisqu’il n’en sait rien… et depuis il annonce fier comme un coq qu’il avait « prévu exactement ce qui allait se passer ». Alors non seulement il n’a pas prévu au sens strict, puisqu’il a annoncé dans ses prémisses que sa principale hypothèse était risquée et donc hasardeuse, mais en plus il ne l’a pas si bien prévu que ça. Dire « il est très possible d’espérer que l’épidémie atteigne son pic en Europe avant la fin mars », ça veut dire quoi ? Entre le 11 mars, date de la publication de ce papier, et fin mars, il y avait 20 jours. Je peux annoncer sans souci « j’annonce que si je jette un caillou en l’air, il est très possible d’espérer qu’il va retomber à moins de 10 mètres de moi ». J’espère obtenir un prix Nobel si cela s’avère vrai…

Dans les faits, le pic des entrées en hospitalisation et des entrés en réanimation a été atteint le 31 mars si on regarde les moyennes glissantes.

Le péché originel de Laurent Toubiana

Si on se réfère à sa définition du pic épidémique avec le nombre de cas, ceux-ci correspondaient à l’époque aux cas arrivant en hôpital, étant donné le manque de tests (on testait les gens lorsqu’ils arrivaient se faire soigner). Si on regarde donc le nombre de cas recensés, le pic de l’épidémie est donc survenu le 31 mars. Sauvé par le gong, il avait donné une plage de 20 jours pour y arriver…

Concernant la « fin de l’épidémie » maintenant, on va prendre Toubiana au mot : il nous indique que l’épidémie serait terminée vers la fin avril car il calque la courbe chinoise avec sa projection en France. Sa « fin d’épidémie en Chine » correspondait à un nombre de cas de 50 par semaine par rapport à un pic de 27 000, donc une valeur égale à 0,0019 fois la valeur du pic. Pour vérifier, on va donc regarder à quel moment on a atteint 0,0019 fois la valeur du pic au niveau des entrées hebdomadaire en hospitalisation et en réanimation, soit 0,0019 x 4 838 = 9 pour les entrées hebdomadaires en réa et 0,019 x 25 045 = 48 pour les entrées hebdomadaires en hospitalisation. Et ces chiffres ont été atteint lors de la semaine du…. Oh ben tiens, jamais !!! C’est bien simple, nous n’avons plus eu de tels niveaux bas depuis le pic. Donc en réalité, non seulement la prédiction de Laurent Toubiana est fausse, mais selon ses propres critères, l’épidémie n’est pas terminée !!! Même en considérant un bon critère de fin d’épidémie, avec des chiffres « un ordre de grandeur en dessous », avec un chiffre dix fois moindre (soit 484 entrées en réanimation par semaine et 2 505 entrées en hospitalisation par semaine), cette fin de pic aurait été atteinte la semaine du 8 au 14 mai pour les entrées en réanimation et la semaine du 15 au 21 mai concernant les entrées en hospitalisation. Donc encore raté, même quand on essaye de lui rattraper le coup…

 

Même si cette hypothèse s’avère exacte, il faudra avoir les « nerfs solides » car pendant cette période, l’incidence va s’accroître de manière « exponentielle » comme pour toutes les épidémies de ce type et comme ce que nous avons constaté en Chine, sans pour autant atteindre des niveaux très important ; rappelons que la Chine n’était qu’à 27 000 nouveaux cas par semaine au moment du pic à comparer aux 350 000 cas de la grippe en France.

 

Mortalité (sic) :

Dans son dernier rapport sur le COVID-19, du 10 mars 2020, l’OMS fait état de 3 140 morts en Chine en 50 jours alors que, selon toute vraisemblance et sauf rebond, l’épidémie semble terminée. Oui, en période épidémique des gens meurent. 4 012 morts sur toute la planète c’est beaucoup, oui bien sûr, mais nous sommes très loin des ravages annoncés au début de l’épidémie (soit depuis 2 mois).

 

Tout simplement parce que l’Etat chinois avait pris à l’époque des mesures drastiques à côté desquelles le confinement européen ressemble à Woodstock… Et ça Laurent Toubiana l’oublie tout le temps…

 

Pendant la même période, 90 000 personnes sont décédées en France toutes causes confondues certes, mais la surmortalité attribuable aux épidémies de grippes est de l’ordre de 5 000 décès en moyenne (estimation basse sur les 10 dernières années). Pendant le seul mois de janvier 2017, au passage de la grippe, 15 000 décès supplémentaires ont été enregistrés (source INSEE) par rapport au nombre attendu (surmortalité) ; ce qui est l’équivalent de la canicule de 2003. Ceci nous permet tout de même de relativiser considérablement les 33 morts du COVID-19 cumulés à ce jour en France.

 

Comparaison inique déjà évoquée au dessus…

 

Certes nous avons raison d’avoir peur. Nous avons raison de prendre toutes les mesures à notre disposition pour endiguer les épidémies de maladies émergentes. La Chine semble avoir appliqué ces mesures et d’après les chiffres de l’OMS, a réussi à endiguer l’épidémie.

 

Confirmation !!! Laurent Toubiana dit noir sur blanc que la Chine a réussi à endiguer l’épidémie, et donc admet que les actions de l’Etat chinois ont eu un effet sur la transmission. Or quelles ont été les mesures prises ? Oh ben tiens, un confinement !!! Mais pourquoi donc clame-t-il depuis que le confinement ne sert à rien, avec sa comparaison complètement à côté de la plaque entre la France et la Suède (pays qui n’a pas confiné au sens strict mais où les autorités ont fait des recommandations suivies comme un seul Homme par les suédois, qui ont massivement télétravaillé et fui les restaurants et bars. Un pays qui a aussi une densité de population moindre, que ce soit à l’échelle du pays (24 hab/km² contre 119 hab/km² en France) ou de ses grandes villes (20 755 hab/km² à Paris contre 5 118 hab/km² à Stockholm par exemple), et un pays où naturellement les gens ont une vie sociale plus distante, et où les EPHAD ont été complètement fermés pendant des mois…

 

Par définition, la démarche scientifique est fondée sur l’incertitude. La communauté scientifique dispose de méthodes et de ressources permettant de corriger en permanence cette incertitude voire de se remettre en question radicalement. Nous tentons ici, à notre mesure, de corriger légèrement la perspective.

 

En effet, cher Laurent Toubiana, c’est utile de se remettre en question, surtout lorsqu’on affirme à tort et à travers que l’épidémie est terminée alors que le nombre de personnes en réanimation a été multiplié par 19 depuis le plus bas de mi juillet (en moyenne glissante sur 7 jours, 172 entrées en réa le 13/10/2020 contre 9 entrées en réa le 12/07/2020). Et surtout lorsque ses seuls arguments sont sa qualité d’épidémiologiste et un papier ayant censément donné les bons chiffres, et où on constate que la prévision du pic a été donnée sur une plage de 20 jours, que la fin de l’épidémie n’est pas du tout fin avril comme il le disait, et où……… aucun chiffre n’a été donné. En effet, je vous invite à relire ce papier, aucune donnée chiffrée n’a été prévue concernant les réanimations, les hospitalisations, les cas, les décès… On peut considérer que les bons chiffres sont donnés lorsque les prévisions sont bonnes à +/-10%. Là au moins, il n’a pas pu se planter, car il n’a rien donné.

 

 

Bref, après analyse de ce papier, qu’en retient-on ? Pas grand-chose à vrai dire :

  • Un calquage totalement erroné des périodes d’épidémie de grippe en France avec la période de forte épidémie dans le Hubei en début d’année.
  • Un raisonnement basé sur des « cas » alors que depuis Laurent Toubiana ne cesse de fustiger cet indicateur en clamant qu’ils ne signifient rien, et qu’il faut se caler sur les morts et les malades…
  • Des affirmations quasi péremptoires sur la quasi-impossibilité de reprise épidémique en Chine, sans aucune justification et en ignorant totalement l’évolution spatio-temporelle de l’épidémie dans ce pays. Affirmations qu’il a maintenant repris depuis deux mois concernant le cas de la France.
  • Des comparaisons de chiffres totalement iniques entre une épidémie de grippe contenue partiellement par la couverture vaccinale et une épidémie de COVID-19 largement endiguée par l’état chinois via des mesures extrêmement fortes.
  • Une prévision de pic épidémique prévu par un simple calquage de la courbe chinoise avec la courbe française, sur une plage de 20 jours, et qui a du coup donné juste, mais il s'en est fallu d'un jour !
  • Une prévision de fin d’épidémie fausse, que ce soit en considérant les critères de la courbe chinoise à laquelle il se réfère ou en essayant de rattraper son affirmation via d'autres manières de quantifier les choses scientifiquement.
  • Et de manière cocasse, une reconnaissance de la maîtrise de l’épidémie par la Chine, contredisant totalement ses propos tenus les mois après sur une courbe épidémique sur laquelle nous n’aurions aucune prise.

 

Quand on creuse, on réalise vite que ce papier le dessert plus qu’il ne le sert. Mais pour cela, il ne faut pas se laisser avoir par des tours de passe-passe dignes des plus grands magiciens. La réalité, c’est que Laurent Toubiana n’a pas donné les bons chiffres (il n’en a donné aucun), a tout juste réussi à donner une bonne date de pic épidémique à 20 jours près, et s’est totalement planté sur la date de fin d’épidémie. Et bien évidemment, il n'avait pas du tout prévu la reprise épidémique que l'on constate depuis mi-juillet et que l'on ressent maintenant sans plus pouvoir la nier. Au fond, un papier fidèle au personnage que nous découvrons depuis quelques temps…

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